... Vous concevez, Monsieur, qu'avec un pareil systeme de traduction, on peut donner pleine carriere a sa fantaisie; aussi, M. Charriere ne s'en est-il pas fait faute. Il taille, il coupe, il change, il me fait pleurer et rire a volonte, il me fait ricaner, et c'est ce' dont je lui en veux le plus; il a l'horreur du mot propre, il met une queue en trompette au bout de chaque phrase, il improvise toutes sortes de reflexions, d'images, de descriptions et de comparaisons. Il est possible que toutes ces improvisations soient charmantes et surtout pleines de gout, mais, je le demande a M. Charriere lui-meme, comment ne sent-il pas, qu'en ajoutant tant de belles choses au texte de mon ouvrage, il le prive par cela meme du seul merite qui pourrait le recommander a l'attention des lecteurs franГais, du merite de l'originalite? Je remercie beaucoup M. Charriere de toutes les amabilites dont sa preface est remplie, mais n'est-il pas un peu etrange de louer l'esprit de quelqu'un, quand on vient de lui en preter tant du sien? Agreez, etc.
I. Tourgueneff
P. S. Je vous demande pardon d'ajouter un Post-Scriptum a une lettre deja si longue. Mais, parmi les contre-sens dont j'ai parle plus haut, il y en a deux ou trois de si piquants, que je ne puis me refuser le plaisir de les citer. Page 104, on trouve la phrase suivante: "Les chiens faisaient tourner leur queues... dans l'attente d'un ortolan". D'ou vient cet ortolan? Il y a afsianka dans le texte, et le dictionnaire, consulte par M. Charriere, ne lui aura probablement pas dit qu'afsianka signifie aussi patee pour les' chiens. Page 380, le lecteur est tout surpris d'entendre parler (la scene se passe au fin fond de la Russie) "des allees et venues continuelles des noirs, occupes gravement du service". Des noirs??! Voici l'explication de l'enigme: M. Charriere a confondu les mots arapnik, fouet de chasse, et arap, negre, et il a arrange la phrase en consequence. Page 338, on voit un dignitaire donner sa main a baiser a un general (!)... Du reste, je soupГonne ici M...
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